“Refoulement et persistance de la question coloniale” par Edwy Plenel – des extraits

Le texte complet est à lire ici : https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/151021/refoulement-et-persistance-de-la-question-coloniale

“Non pas que d’autres nations européennes ne soient pas encore travaillées par leur passé impérial, ses enjeux mémoriels et ses héritages culturels. Mais c’est en France que la question coloniale est toujours une question politique active et concrète, déterminant aujourd’hui encore les débats idéologiques et les orientations gouvernementales. La déplier, c’est découvrir que s’y emboîtent la question sociale ( la constitution et le renouvellement des classes populaires par l’apport des relations, échanges et migrations venues d’ailleurs ), la question démocratique ( la fusion, sous le poids d’une monarchie présidentielle, du grand Un vertical du pouvoir et du grand Même uniforme de l’identité ) et la question internationale ( la relation à la diversité, à la pluralité et à la fragilité d’un monde interdépendant où l’universel se construit dans l’échange et le partage, plutôt que dans la domination et la soumission ). Cette insistance de la question coloniale distingue la France des autres anciennes puissances continentales qui ont contribué à la projection de l’Europe sur le monde où, en même temps que se construisait sa richesse par l’accumulation primitive du capital, s’est politiquement inventé l’Occident comme jauge, juge et modèle des autres peuples et cultures auxquels il s’imposait par la force et la conquête. La décolonisation française est à la fois la plus tardive ( excepté la portugaise, qui intervient 12 ans après l’indépendance algérienne ), la moins consentie ( de 1945 à 1962, ce furent 17 années de guerres coloniales françaises ininterrompues, de Madagascar à l’Algérie, en passant par l’Indochine ) et la moins complète ( la France est désormais la seule puissance coloniale directe avec ses départements et territoires d’outre-mer ). (…) Publiée en 2015, la grande enquête de l’Institut national d’études démographiques (Ined) sur la diversité des populations en France a établi que 14 % de la population française est née hors de métropole et que 15 % est directement issue de migrants, Domiens et Français nés hors métropole. À ces près d’un tiers d’habitants peu ou prou intimement liés à l’histoire coloniale de la France, il faut ajouter toutes celles et tous ceux qui, sans en être issus, ont été concernés ou impliqués lors de cette projection de la France hors de son hexagone continental, notamment durant les décennies d’une décolonisation tardive et douloureuse. L’Ined a, de plus, démontré combien les populations liées aux migrations coloniales se sentaient plus concernées que d’autres par la vie politique nationale, revendiquant une intégration citoyenne, tout en assumant une pluralité d’identités qui fait de la France une nation multiculturelle. La France est la butte-témoin du colonialisme européen, avec 18 % de son territoire en outre-mer et possédant, grâce à ces terres lointaines, le deuxième domaine maritime de la planète, derrière les États-Unis. (…) À tel point que Les Lieux de mémoire, ouvrage collectif paru sous la direction de Pierre Nora entre 1984 et 1992, ne s’arrête à aucune trace du passé impérialiste français, à l’exception de l’exposition coloniale de 1931. Ni le Code noir, ni la longue durée esclavagiste, ni la révolution haïtienne, ni les conquêtes républicaines, ni la guerre d’Algérie, etc., ne trouvent place dans ce monument d’une histoire intrinsèquement racinée, saisie dans l’immobilité et l’éternité d’une « identité nationale » qui exclut les ailleurs, divers et lointains, ayant pourtant tissé la France, son passé et son présent. Comme l’a souligné Marcel Detienne dans L’Identité nationale, une énigme (Gallimard, 2010), cet effacement inaugurait le renouvellement d’une pensée de la nation construite sur la « mêmeté » (« être les mêmes, rester les mêmes »), dont la violence symbolique à l’égard des populations témoignant de la diversité française a légitimé et renforcé une violence étatique bien réelle, particulièrement policière (…) Nul hasard d’ailleurs si, dans l’actuel moment de vérité autour de la question coloniale, un même refrain nationaliste, à droite comme à gauche, s’emploie à dénoncer une néfaste influence « anglo-saxonne » dont le « wokisme » serait l’emblème. Rien d’autre pourtant, derrière cette caricature aux relents xénophobes, que l’expression concrète des causes communes de l’égalité, rassemblant dans des coalitions arc-en-ciel toutes les bonnes volontés militantes à l’intersection des dominations de classe, de race et de genre. Ce long retard français risque de se payer au prix fort. Car c’est sur ce terreau qu’a émergé le « grand remplacement », cette nouvelle idéologie meurtrière qui nourrit les renaissances néofascistes, jusqu’à leur expression terroriste, dont l’inventeur ( Renaud Camus ) et le propagandiste ( Éric Zemmour ) sont français. Ayant désormais droit de cité dans le débat public, ce concept est un appel à l’annihilation de la pluralité française par l’affirmation qu’elle serait une menace vitale. Son ressort est du même ordre que l’antisémitisme moderne tel qu’il prit corps, déjà, en France, à la fin du XIXe siècle, en même temps que la République faisait le choix de l’expansionnisme colonial – l’antisémite Édouard Drumont, l’auteur de La France juive, fut alors élu député d’Alger. Faisant recette au-delà de son territoire de naissance, cette vision fantasmée d’une nation envahie de l’intérieur par l’altérité juive fut le premier socle idéologique du génocide européen, commis par l’Allemagne nazie avec, entre autres, la collaboration de la France pétainiste. (…) Enzo Traverso insiste sur « les racines européennes du national-socialisme », en s’érigeant contre la tendance, persistante en France, à vouloir « expulser les crimes du nazisme de la trajectoire du monde occidental ».Présentant « les violences coloniales comme une première mise en pratique des potentialités exterminatrices du discours raciste moderne », il ajoute : « Certes, il ne s’agit pas de gommer la singularité de la violence nazie en l’assimilant tout simplement aux massacres coloniaux. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’elle fut perpétrée au milieu d’une guerre de conquête et d’extermination entre 1941 et 1945, conçue comme une guerre coloniale au sein de l’Europe. » « Le nazisme, insiste-t-il, réalisait la rencontre et la fusion entre deux figures paradigmatiques : le juif, l’“autre” du monde occidental, et le “sous-homme”, l’ “autre” du monde colonisé. » Dans son expression partisane, sauf à ses marges minoritaires ou dans des sursauts éphémères, la gauche française n’a jamais été résolument anticolonialiste. De fait, la social-démocratie française, par le truchement de la SFIO, ancêtre du Parti socialiste, porte la responsabilité des guerres coloniales qui, notamment en Algérie, ont retardé les indépendances en assumant des crimes dont la généralisation de la torture restera le symbole cruel. Aucun des responsables politiques concernés n’a eu à en rendre compte, à tel point que le premier d’entre eux, Robert Lacoste, gouverneur général et ministre de l’Algérie de février 1956 à mai 1958, fut tranquillement député puis sénateur socialiste jusqu’en 1980, avant de s’éteindre en 1989, à 90 ans. Au-delà de ce cas pendable, le credo de la gauche française, dans sa diversité, est majoritairement assimilationniste, épousant le culte d’une République dont le grand Un ( le pouvoir présidentiel ) est aussi un grand Même ( l’identité nationale ). Aucune de ses deux grandes familles, les socialistes et les communistes, n’est préservée de cette idéologie profondément coloniale qui demande aux altérités de se défaire de ce qu’elles ont en propre, de particulier et de distinctif. (…) Il ne suffit donc pas de brandir « la République », une République sans adjectif, ni démocratique, ni sociale, ignorante de ses fautes et de ses crimes passés, pour ouvrir aujourd’hui l’horizon de l’espoir. Ce propos et ces mots qui, aujourd’hui, seraient tenus pour d’extrême droite furent républicains. Il ne suffit donc pas de brandir « la République », une République sans adjectif, ni démocratique, ni sociale, ignorante de ses fautes et de ses crimes passés, pour ouvrir aujourd’hui l’horizon de l’espoir. Et encore moins de présenter la France comme une exception universelle qui pourrait tenir la dragée haute aux autres nations pour être au rendez-vous du monde, de ses défis et de ses urgences. C’est même tout le contraire : l’assurance d’une impasse et d’une impuissance.

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